Sasha Amaya: L'Étrange Mélange du Ridicule avec le Dangereux

« Solo for Boy » de Sasha Amaya – Représentations les 11, 12, 13 and 14 janvier 2024 à Dock11, Berlin.

À la lecture du titre de la pièce, « Solo for Boy », on s’attend inévitablement à ce qu’il y ait une seule personne, et un seul sexe. Et que celui qui représente ledit sexe doit manifester un faible degré de rides faciales. Mais ce sont précisément ces attentes qui deviendront un terrain de jeu d’une durée de soixante minutes de ce que nous, le public, pourrions considérer ou reconnaître comme un « beau jeune homme blanc ».
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La scène est plongée dans la pénombre, ce qui oblige les pupilles à se dilater au maximum. Des nuages de brouillard flottent dans l’air. L’atmosphère est tendue, inquiétante. Quelque part dans la fumée, la silhouette d’une personne se laisse à peine voir, le torse nu. Le garçon annoncé dans le titre ? Un humain, plutôt.
Les mouvements ondulants et simples de ce corps posé au sol tracent un chemin du centre de la scène vers l’arrière. De temps en temps, les articulations se bloquent et les épaules se gonflent, se diluant lentement dans l’obscurité. Une respiration lourde et régulière jaillit des enceintes.

Les lumières du plateau se rallument, le brouillard se dissipe et c’est parti : le « garçon » entre en scène.
Le public a le plaisir d’une gratification instantanée : oui, c’est celui du temps où nous étions à l’école. Oui, c’est le jeune homme blanc citadin que nous ne reconnaissons que trop bien : peau laiteuse, visage mignon, regard rond, muscles saillants, parlant le langage universel du fitness : pompes, montées de genoux, sauts à la corde, fentes. La grammaire est complète.

Pourtant, la petite astuce dramaturgique du début de « Solo for Boy », qui oppose aux premières minutes de brouillard de la pièce une clarté aiguisée, nous donne ce petit chatouillement d’incertitude : allons-nous finalement recevoir ce que nous connaissons si bien ? Quand est-ce que l’histoire du beau garçon blanc commence pour qui le monde est un terrain de jeu?

Sur la musique de « L’après-midi d’un faune » du compositeur classique Claude Debussy, le protagoniste, torse nu, vêtu d’un pantalon en jean bleu clair, pieds nus, s’étire sous nos yeux. Il se roule nonchalamment sur le sol vide de la scène, avec parfois des postures acrobatiques, mettant en scène sa beauté juvénile.
Le registre bas des cordes de l’orchestre semble souligner cette vanité suintante qui dégouline d’un paysage de pectoraux et de biceps d’une blancheur de neige. Le « garçon », narcissiquement amoureux de lui-même, se pavane, béatement inconscient de la présence des spectateurs – à ce qu’il semble – simplement heureux de son propre corps. Son comportement pose la question du rôle du public qui assiste à toutes ces actions : l’accompagnons-nous avec le regard indulgent d’un parent aimant ? « Il est un peu bébête, il est plutôt imbu de sa personne, mais qu’est-ce qu’il est mignon ! »

Au fur et à mesure que la pièce se développe, le public prend part à un voyage émotionnel que l’on peut décrire comme une danse étrange entre le ridicule et le dangereux du « jeune homme blanc ».

L’accompagnement sonore passe à un rythme plus soutenu. Les lumières changent, tout comme la relation du « garçon » avec nous, le public assis en face de lui.

Il se met à marcher d’un pas ferme et rapide. Traversant la scène de manière orthogonale, il s’approche à plusieurs reprises de la première rangée de sièges, en nous regardant.
Son regard sera déterminant pour le reste de la pièce : on nous regarde. On nous scrute avec férocité. Des associations émergent: Le magazine MEN, la Semaine de la Mode à Paris, des combattants talibans posant sur des camions avec des mitrailleuses, leurs yeux encadrés de khol, les coiffures soigneusement entretenues de jeunes guerriers Masaï, une vidéo de recrues de la police égyptienne, des clips Instagram d’instructeurs de CrossFit, des photos de profil sur Grindr, la liste est longue.

La vantardise innocente est clairement passée à l’étape suivante: la parade avec assurance démesurée.
À chaque défilé vers le public, l’expression faciale du « garçon » change autant que sa démarche. À chaque itération, ses joues, ses sourcils, ses lèvres et ses yeux se transforment en plateforme de fierté, de pouvoir, de menace, de dédain, puis de lascivité lorsqu’il est proche du public. Une séquence faciale chorégraphiée de manière très experte de « paysages d’humeur masculins » stéréotypés, soulignée par leur présentation décontextualisée comme des perles sur un fil, injecte en moi, auteure de ce texte et membre du public, ce sentiment mixte de reconnaissance et de distance, de confort de la familiarité et de malaise de ne pas approuver.
On nous propose une palette de relations avec le monde qui semble exclure les sourires et un engagement authentique avec l’autre.


© Peter Oliver Wolff
© Peter Oliver Wolff


C’est ici que nous touchons à un aspect essentiel de « Solo for Boy », ce mélange étrange de familiarité et d’aliénation : autant nous répondons aux stéréotypes présentés, autant nous sommes tenus en échec par la marionnette représentée, l’inhumanité qui semble faire partie intégrante de chaque geste de pose.

Comme le rythme disparaît, le morceau se dirige vers son point culminant, saisissant et troublant.
Une personne que nous pourrions identifier comme une femme, vêtue de noir, fait rouler une boîte noire sur la scène, ouvre le couvercle et en sort des dizaines de petits chiots pelucheux et électrifiés. Elle les allume et les pose soigneusement sur le sol, ses gestes étant accompagnés de regards curieux de la part du « garçon ».
Des couinements stridents, imitant les jappements des chiots, montés à un niveau électrique désagréable, emplissent l’air. Les jouets à quatre pattes bougent de manière robotique, remuent leur petite queue et font clignoter leurs yeux d’ampoules roses, éparpillés un peu partout.


Sous le regard attentif du public et de la personne vêtue de noir, le
« garçon » inspecte les jouets et commence à en pousser certains dans un coin de la scène avec ses pieds. Plusieurs chiots finissent par être empilés, jetés les uns contre les autres, littéralement coincés. Le « garçon » lève alors son pied et les piétine. À plusieurs reprises. Jusqu’à ce que les chiots cessent de piailler.

À chaque seconde qui passe, le niveau de violence augmente : Tel un chasseur nerveux, le « garçon » arpente la scène à la recherche d’occasions de détruire un chiot, de le mettre en pièces, de le cogner contre le mur, de l’écraser avec son pied, ou simplement d’actionner son interrupteur sous son ventre. La scène se remplit de parties du corps des chiots : membres, piles, fils.

Sa mission est claire : il ne s’arrêtera pas tant que tous les chiots présents sur scène n’auront pas cessé de bouger et de glapir. C’est ainsi que nous, spectatrices et spectateurs, assistons, à la fois médusés et terrifiés, au massacre qui se déroule pendant de longues minutes, émotionnellement touchés par l’analogie métaphorique, mais puissante, de la scène avec le meurtre de masse.

La raison pour laquelle l’identification de la femme a été mentionnée plus tôt est d’ouvrir la richesse des lectures de cette scène, une piste vers multiples mises en contexte. C’est un moment important de la pièce qui permet au public de réagir viscéralement aux gestes violents, et de s’interroger sur le sens de cette intervention, sur le choix de l’accessoire, sur la relation entre la placeuse et l’écraseur de chiots, sur le lien entre cette scène et les précédentes.

La placeuse de chiot représente-t-elle « le féminin » ? Va-t-elle ridiculiser
« le masculin » dans son comportement destructeur en lui donnant
« quelque chose à tuer » sous la forme d’un jouet le plus anodin, le plus inoffensif que l’on puisse trouver sur le marché : un chiot en peluche électrique ? Va-t-elle remplir la scène avec des objets mignons et mettre ensuite « le masculin » dans la caisse. Va-t-elle le faire sortir de la scène, lui, l’agresseur potentiel, endigant ainsi ses éventuelles intentions malveillantes ? Est-elle celle qui « tient les rênes », qui commande ? Est-elle celle qui décide quand lui donner une tribune pour mettre en œuvre son désir de destruction et, ce faisant, qui le place sur un plateau pour que nous soyons témoins du ridicule d’une telle impulsion ?
« Regardez, c’est la chose la plus débile que vous puissiez faire de votre vie : détruire des chiots en peluche pour le plaisir de les détruire. Voilà à quoi ça ressemble. Uni-dimensionnel, sans joie, non complexe et carrément ennuyeux. »

Dans cette scène, un autre aspect essentiel de « Solo for Boy » se manifeste : le mélange étrange de ridicule et de danger dans le comportement de l’homme blanc cis. Le « garçon » peut sembler drôle et risible dans son engagement sérieux (« Je. dois. détruire. les. chiots. »), mais c’est précisément cette détermination aveugle combinée à la force physique qui peut devenir mortelle pour de nombreuses personnes en dehors du théâtre, dans la vie réelle.

L’« abattage » prend fin et le silence s’installe. Le « garçon » s’assoit face au public, dans une posture de repos détendue, le menton baissé, les yeux dans le vide. Il arbore ce regard lourd de mille lieues que les combattants affichent après avoir été exposés de manière répétée à des événements troublants et traumatisants, dont ils ont pu être témoins ou qu’ils ont peut-être eux-mêmes provoqués.

Mais sa voix n’est pas la sienne seule. Il est relayé par la personne vêtue de noir assise près de lui. « Elle » dit : reformule. Alors « il » reformule.
« Elle » dit : développe. Alors « il » développe sa pensée. « Elle » dit : plus d’empathie. Alors « il » fait appel aux sentiments du public.
Il s’agit d’un drôle de jeu de ping-pong qui, une fois de plus, évoque l’étrange, le mélange de ridicule et de danger, la tension entre la proximité et la distance.

Le « garçon » essaie-t-il de justifier ses actions passées ? S’agit-il de cette attitude masculine juvénile et mortelle que nous avons tous acceptée de force en tant qu’humanité, et ce depuis des milliers d’années ? Alors pourquoi se plaindre maintenant ? Le public se plaint-il ? Est-ce la raison pour laquelle le « garçon », le David soucieux de sa forme physique, le Mathieu complaisant, le Ragnar trop-envie-de-baiser, le Felix cool, l’Esteban nouvelle recrue, nous parle enfin ? Et pourquoi est-il dirigé, aidé, pour ne pas dire surveillé par la figure en noir à ses côtés ? Peut-on être à la fois beau et destructeur ? Le comportement destructeur est-il une étrange expression de la beauté même ? Et si nous le pensons, qu’est-ce qui nous fait penser cela ?


L’abondance de questions émergeant au cours de la pièce, combinée aux multiples relations entre l’interprète et le public, fait la force de « Solo for Boy ». En intégrant soigneusement des éléments du dispositif théâtral dans sa dramaturgie – changements d’éclairage, conception sonore, utilisation d’une machine à brouillard portable et entrées occasionnelles d’un autre interprète – la chorégraphe explore astucieusement les notions de beauté du jeune homme blanc dans ses dimensions corporelles, représentatives et sociétales. La pièce se décline comme un jeu réfléchi sur l’évidence
« flagrante », mais sans jamais exclure toute curiosité potentielle pour une interprétation latérale. Avec l’introduction occasionnelle d’un autre artiste sur scène, qui danse avec le « garçon » sans jamais interagir pleinement, qui copie sans jamais imiter, nous nous interrogeons sur le besoin du « garçon » de se détacher, de s’opposer et de se frotter à « l’autre »… quel qu’il soit.

Dans « Solo for Boy », ce qui pourrait sembler à première vue comme un énième regard sur un groupe de personnes qui ont la mainmise au sommet de la hiérarchie humaine, se révèle être une pièce de danse avec de nombreux rebondissements, des rebondissements qui amènent le public à se demander pourquoi il a envie de rire, et pourquoi il pourrait parfois hocher maladroitement la tête – en signe de désapprobation.